Les 29, 30 et 31 mai, a lieu à ESCP EAP, un colloque intitulé :
« Voir, Etre Vu : l’injonction à la visibilité dans les sociétés contemporaines ».Organisé conjointement par le
CETSAH (Centre d’Etudes transdisciplinaires Sociologie, Anthropologie, Histoire) de l’
EHESS, le
CRISHYP (Centre de Recherches sur l’Individu et la Société Hypermodernes) de ESCP- EAP, le
LCS (Laboratoire de Changement Social) de l’Université Paris 7 Denis Diderot et le
GEPECS (Groupe d’Etude pour l’Europe de la Culture et de la Solidarité) de l’Université Paris 5 René Descartes.
Placé sous les auspices de l’Association Internationale de Sociologie et de l’
Association Internationale des Sociologues de Langue Française,il rassemble des spécialistes de plusieurs disciplines : sociologie, philosophie, anthropologie, psychologie et psychanalyse, sciences de gestion, marketing.
Un terme revient aujourd’hui de façon récurrente dans le débat public :
la visibilité. Pas une réunion en entreprise, privée ou publique, à l’université, dans les organismes sociaux, qui ne se préoccupe désormais de rendre visible l’action menée ou ne se montre consciente de la nécessité de se rendre visible, de façon à capter l’attention. Pas un parti politique, un responsable qui ne s’en soucie de façon continue voire de manière lancinante. L’ensemble des pratiques sociales connaissent à présent les règles, ou plutôt les exigences souvent paradoxales de l'hypermédiatisation permanente.
Au XIXème siècle dans les sociétés occidentales, il fallait taire l’intime : aujourd’hui un renversement de valeurs, dans ces mêmes sociétés, conduit à se livrer à une exhibition de l’intime pour exister. L’invisible tendant dans notre société à signifier l’insignifiant et au delà l’inexistant. L’encouragement, la valorisation de l’exhibition d’activités et de productions multiples, entraînent d’une part l’interdiction ou la mise à l’écart de l’opacité et de l’épaisseur pour le plus grand nombre, d’autre part, à terme, un appauvrissement de l’imaginaire.
Cette visibilité s’est intensifiée, dès les années soixante, avec le souci de présentation de soi et les stratégies qui l’accompagnent. Elle s’est ensuite considérablement développée dans les années quatre-vingt-dix. Elle est concomitante du développement des media et des technologies omniprésentes, qui enjoignent à une production continue et infinie de soi.
Pourquoi et comment l’exigence de visibilité a-t-elle pris une telle ampleur aujourd’hui dans notre société ? Est-ce en raison de l’extension des exigences bureaucratiques? Du développement de formes de pouvoir, de domination et de servitude liées en particulier à la globalisation et aux évolutions de la technologie et des moyens de communication omniprésents et continus?
Cette visibilité doit satisfaire une demande, - imaginaire tout autant que réelle -, de légitimité, et au-delà, plus fondamentalement, de reconnaissance. La visibilité permettrait de juger de la qualité d’un travail, de son utilité pour la collectivité, la société, le bien commun, de juger de son coût, et de justifier alors la dépense, l’emploi des deniers publics. Elle permettrait de rendre ainsi des comptes au contribuable, au citoyen.
Elle accompagne également le développement de modes d’existence, de pensée, de formes de travail, de types de sociétés, de façons de se lier et de percevoir inédites.
Le visible, l’image font reculer l’invisible, dès lors disqualifié, tenu pour inutile. L’individu est alors considéré, apprécié, jugé au travers de la quantité de signes, de textes et d’images qu’il produit, incité à en présenter de façon incessante.
Enfin, ces injonctions à la visibilité entravent la possibilité de pensée critique cantonnant le développement des mécanismes à la surface, entraînant un aplatissement de l’expérience, une spatialisation de l’imaginaire, du mode d’existence, un appauvrissement de l’espace intérieur en chacun.
Voulant ainsi ouvrir à un questionnement portant sur le développement de formes de sociétés dont la visibilité est l’un des dispositifs majeurs, on entreprendra de s’interroger sur
le statut du visible ainsi que sur le recul du rôle actif du sujet dont il semble s’accompagner. On s’attachera ainsi au développement de processus paradoxaux touchant aux effets de l’exigence de visibilité :
la quête d’une extension illimitée de soi, qui entraîne des processus concomitants d’extension et de réduction du soi.
On s’interrogera enfin sur le paradoxe qui tient à cette obligation vécue de se rendre public, cette aspiration, ce besoin de visibilité qui va de pair avec la peur de l’invisibilité, confondue avec l’inexistence sociale tout autant que psychique :
le sentiment d’exister semblerait désormais requérir la visibilité.
Cette visibilité ne renverrait plus à ce que l’individu fait – à ses pratiques, à ses compétences, à ses actes –, qui laissait place à l’existence d’une sphère de l’intime protégée du regard des autres, mais à ce qu’il montre de lui. Cette injonction à la visibilité réduirait ainsi l’individu à ses seules apparences.
Le refus de répondre à cet impératif de transparence- refus d’être réifié, figé- révélerait alors le désir, la volonté, le besoin de préserver quelque chose d’un espace d’expérience intérieure, fondement de l’ultime liberté de l’individu. De ce fait, l’injonction à la visibilité dans notre société conduit aussi à considérer
les processus d’invisibilité comme des réponses, des réactions, des mécanismes de défense à ces exigences contemporaines.